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Les coulisses de la crise requin: RNMR et interdiction de commercialisation

Réserve Marine et interdiction de commercialisation de requins à La Réunion: les coulisses de la crise requin.

commercialisation de requins ile reunion
A La Réunion, l’interdiction de commercialisation de requins bouledogue et tigre est en place depuis 1999

La crise requin touche La Réunion depuis 2011. Afin d’y répondre un plan de prévention du risque requin a été mis en oeuvre par l’État et les collectivités locales dans le but de réduire le risque d’attaques de requin sur l’île. La levée de l’interdiction de commercialisation de requins et l’assouplissement de la réglementation de la Réserve Marine demandé par les associations depuis des années restent bloqués. Pourquoi ?

Les enjeux de la levée de l’interdiction de commercialisation de requins dans la réduction du risque requin.

Initié par PRR – Prévention Requin Réunion, le plan de réduction du risque requin à La Réunion comprend différentes mesures de protection qui sont complémentaires les unes aux autres. Parmi elles, le Programme Réunionnais de Pêche de Prévention – PR2P, anciennement Cap Requin, mis en place le 14 janvier 2014.

prevention risque requin ile reunion
Mesures de prévention du risque requin à La Réunion.

Les requins prélevés dans le cadre de ce programme financé par des fonds publics sont valorisés scientifiquement. Ce plan passe très mal pour certains qui y voient un gaspillage d’argent public pour des requins qui finalement ne seront pas consommés. De plus, après plus de 20 années de protection de requins connus pour leur taux de reproduction supérieur aux autres espèces, le travail paraît gigantesque pour la seule flottille de pêcheurs mandatés par l’Etat.

Pour les associations, la commercialisation de la chair des requins côtiers tigre et bouledogue «fait partie des derniers verrous susceptibles de pouvoir aider notre île à sortir de la crise requin». ” Une commercialisation interdite par arrêté préfectoral depuis 1999 en raison d’une suspicion de risque ciguatera “en provenance de l’océan indien”.

En octobre 2017, un espoir est venu de la part de Md. la ministre Annick Girardin lors de son passage sur l’île. Elle promettait alors que « l’arrêté ciguatera sera regardé avant la fin de l’année. Il sera regardé avec l’œil d’une Ultramarine, avec l’œil d’une fille de marin, avec l’œil de quelqu’un qui a un vécu sur la mer et qui sait ce que c’est» : L’Etat prêt à autoriser la commercialisation de la viande de requins.

Jusqu’à présent aucun argument sanitaire n’a pu justifier l’interdiction de commercialisation de requin bouledogue ou tigre. En octobre 2017, la préfecture a mis en ligne son rapport d’analyse sur l’étude de la contamination d’échantillons de requins par des biotoxines. Conclusion : aucun des squales testés n’est positif et ne montre de toxicité de type ciguatoxines.

A Lire : Ciguatera : aucun argument sanitaire ne justifie l’interdiction de consommation de requin – Pierrot Dupuy

 

Depuis, plusieurs mois se sont écoulés et aujourd’hui la promesse d’une commercialisation de la viande de requin paraît utopique. Une utopie confirmée par Yann De Prince, président d’honneur du Medef, lors d’un communiqué le 07 juillet 2018 : «l’arrêté n’est malheureusement jamais paru … et la situation demeure aussi catastrophique qu’elle l’était […] Je n’ai pas réussi à obtenir d’explications de la part du préfet depuis, mais il ne subsiste que deux hypothèses possibles à mon sens. La première serait qu’il se soit moqué de moi et d’autres, dont le président de région, et qu’il ait voulu nous manipuler, ce qui ne saurait être totalement exclu. La seconde, tout de même plus probable à mes yeux, est qu’il aura reçu des instructions fermes venues d’en haut et qu’il aura choisi de mettre son honneur et ses convictions dans sa poche, et son mouchoir dessus.»

Les coulisses de la crise requin : une analyse personnelle

Alors que La Réunion subit de plein fouet les conséquences sociales, économiques et humaines de la crise requin avec son lot de scandales,  la levée de l’interdiction de commercialisation de requins et l’assouplissement de la réglementation de la Réserve Marine restent les derniers verrous que l’Etat refuse de faire sauter. Que se passe t’il réellement en coulisse ? Difficile de le dire avec certitude, mais voici une opinion personnelle de la situation :

L’Etat évolue dans son cadre administratif et reconnaît le préjudice de la crise. Sa position est celle de la Réserve Marine.
Il est bloqué par le ministère de l’agriculture. Il avancera donc dans son cadre, il ne touchera pas à la réserve mais essaie de trouver des parades pour tout de même faciliter la mise en place de mesures tout en restant dans le cadre de la loi… Il ne peut donc pas décider de changer purement la législation de la Réserve.

Une position que Didier Robert, président de la Région Réunion a dénoncé en 2017 : « Que nous ne puissions pas avoir de débat ouvert que ce soit avec les services de l’État ou la Réserve marine sur les questions de réglementation ou les arrêtés préfectoraux est une posture détestable à l’encontre des citoyens réunionnais » – Région Réunion : nous devons impérativement changer la réglementation de la Réserve Marine.

Jusqu’à l’année dernière, les refus , les blocages, étaient issus du conseil scientifique, ce qui a quand même bien embarrassé la direction de la Réserve Marine qui aurait voulu tout simplement ignorer le sujet (tout comme l’IRT, ndlr). Pour faire bref, la Réserve Marine souhaiterait collaborer sans faire de vagues et communiquer un minimum sur le sujet.

A ce jour refuser de communiquer est une mauvaise stratégie de la part de la Réserve Marine, qui craint de faire une erreur qui puisse se retourner contre elle. C’est pourquoi elle évite à tout prix le sujet et s’abstient de se positionner.

Elle préfère parler des récifs, des braconniers, de l’urbanisation mais surtout pas des requins. Lorsqu’on évoque le sujet sur sa page, elle se contente de répondre en boucle : la pêche est autorisée dans 95% de la réserve (comprenez : allez y pêchez sur ces 95% on ne dira rien, donc on ne s’oppose pas à la pêche !). Une position postiche qui ne sert qu’à éviter le fond du problème.

’’ la Réserve Marine à La Réunion est un projet pilote pour les outres-mer. Elle vaut d’exemple et de bon élève afin de montrer que les projets de protection mêlant le public et le tourisme sont viables ’’

 

Ce n’est probablement pas anodin que beaucoup d’internautes se soient fait bloquer sur la page facebook de La Réserve Marine lorsqu’ils ont évoqué un requin dans le lagon. J’ai moi même été bloqué à la demande de la directrice Karine Pothin qui a suggéré dans un email “qu on bannisse rokin la cour ” au seul motif abusif qu’il “ne cherche qu a nuire à la réserve “. J’avais osé, à l’époque, dénoncer une publication à caractère politique publiée sur la page facebook de la RNMR.  Il semblerait que la Réserve Marine, un organisme financé par des fonds publics, au service des citoyens, soit gérée par une petite Benalla péi. C’est un dossier que je me garde sous le coude et dont vous entendrez certainement parler plus tard.

Pour l’instant il est plus important de parler du mutisme alarmant de cette réserve sur les autres dossiers tels que les andains et les carrières qui ont un impact direct évident. Au même titre que les pesticides et les engrais issus de l’agriculture. Là aussi la réserve botte en touche et préfère se taire.

Il faut savoir que quand on parle de résultats mitigés sur l’état des récifs, on parle des tombants extérieurs qui ne sont pas en bon état.

comprendre la crise requin ile reunion
La Réunion ne dispose que de dépressions récifales- Image extraite de comprendre la crise requin en 2mn.

Aujourd’hui la Réserve Marine peut difficilement invoquer le facteur humain dans la dégradation de ces dépressions récifales. Après avoir viré les pêcheurs et les chasseurs, en plus des baigneurs et  des surfeurs exilés par la crise requin, ces tombants coralliens extérieurs ne subissent plus aucune pression humaine depuis plus de 10 ans.

Il ne reste plus qu’une seule chose pour expliquer leur mauvais état : l’urbanisation absolument anarchique et incontrôlée (eaux et boues) ainsi que l’agriculture et surtout la mono-culture “agro-chimique” qui défriche et rince les sols grâce à des apports d’eau massifs, envoyant l’eau et les engrais sur ces pentes externes… A cela on peut rajouter l’épierrage, les andains, et les futures carrières. C’est bel et bien tout cela qui plombe tous nos fonds marins sans aucune réaction de la Réserve Marine.

Alors pourquoi ce mutisme ?

Pour le comprendre, il faut savoir que la Réserve Marine à La Réunion est un projet pilote pour les outre-mer. Elle vaut d’exemple et de bon élève afin de montrer que les projets de protection mêlant le public et le tourisme sont viables et c’est la seule réserve implantée au sein d’une zone balnéaire .

On sait bien qu’il y a eu des erreurs et des choix qui nous ont conduits à cette crise. Ils sont dénoncés par les associations depuis 7 ans, mais dans ce jeu de position au niveau national et international, il est primordial de montrer patte blanche et prétexter qu’il n’y a pas de couacs. Il est donc nécessaire de tout faire pour minimiser et ignorer toute corrélation entre les requins, les attaques et la réserve.

’’ la perte directe sur le secteur des sports de glisse et de l’économie est estimée à environ 33 millions d’euros sur 3 ans ’’

 

C’est pourquoi l’étude sur l’acceptation social de la réserve marine publiée en 2016, ne prend pas en compte les surfeurs et va même jusqu’à minimiser la pratique afin de montrer qu’il n’y aucun problème.

Décryptage d’un enfumage en règle.

Dans cette étude de 2016, parmi les personnes interrogées, on distingue deux groupes de population.

  •  La première population se compose des usagers de la réserve marine. Seuls les usagers ayant un lien professionnel avec la RNMR ont été enquêtés, via des entretiens individuels, complétés par des graphes cognitifs.
  • La seconde population étudiée est formée du « grand public », composé d’usagers potentiels des milieux protégés par la réserve marine mais n’affichant aucun lien professionnel avec le littoral ou la RNMR, dont on va recueillir l’opinion et que l’étude qualifiera  « d’opinion publique ».

Au total, 495 personnes ont été enquêtées, pour moitié sur le campus universitaire de Saint Denis et pour le groupe restant, parmi l’environnement familial des étudiants.

Aloha victime attaque de requin ile reunion
La communauté surf est la plus touchée par la crise requin. Ici un aloha en commémoration d’une victime d’attaque de requin.

La même étude indique qu’ «Il eut été logique d’enquêter d’autres catégories d’usagers du littoral récifal, aussi vulnérables, voire plus vulnérables, à la « crise Requins » que les catégories d’usagers étudiés, les pratiquants du surf notamment. Toutefois, la demande qui nous a été faite de privilégier les acteurs économiques excluait de fait cette population, dont la vulnérabilité vis-à-vis du risque requins relève bien plus de la sécurité humaine que de la sécurité économique.»

Cette sécurité économique a pourtant bien été mise en évidence par Fabing dans un autre rapport en 2014. Le rapport Sagis sur l’ “Impact économique de la crise requin à la Réunion” remit à la DEAL, stipule que la perte directe sur le secteur des sports de glisse et de l’économie est estimée à environ 33 millions d’euros sur 3 ans.

Des bulles dans l’océan

Ce désir de vouloir minimiser la crise et la passer sous silence est aussi la position adoptée par le monde de la plongée qui n’est pas impacté humainement comme les surfeurs ou les baigneurs. Pour eux il n’y a aucun soucis, tout va pour le mieux, ils n’ont rien à voir avec ce qu’il se passe. Leur pire crainte est que le lien entre la réserve et les attaques puisse être reconnu; cela menacerait directement l’intégrité mais surtout l’acceptation sociale par la population de cette réserve. Si la population ne soutient plus la réserve elle se retrouve en échec et ce projet pilote ne pourra pas être aussi facilement transposable ailleurs (Antilles, Nouvelle-Calédonie,…)

plongee ile reunion
A La Réunion, les plongeurs font partie des plus farouches opposants à la pêche préventive.

Voilà pourquoi l’Etat ne souhaite pas que la Réserve s’oppose à la gestion de cette crise requin, mais qu’il est aussi hors de question de toucher à sa forme initiale parce que la Réserve Marine est vitale pour montrer que cet outil fonctionne et pour promouvoir sa politique écologique. Toute la stratégie de développement des outre-mer est basé là dessus : tourisme, protection, développement durable…

On doit donc s’assurer de ne pas faire tâche au niveau national, et pour ça on va éviter d’en parler et surtout minimiser le problème. On accepte de gérer le risque, on va prendre les mesures qu’on peut prendre dans le cadre qui nous est autorisé… On agit mais en contrepartie on fera tout pour ne pas mettre la réserve en cause.

Il faut dire que c’est un gros problème que de se retrouver avec une zone balnéaire sinistrée en pleine Réserve Marine, alors même que cette zone devrait au contraire montrer des signes de bonne santé du tourisme et de croissance économique.

La réserve n’est pas directement en cause, c’est un cocktail de causes qui, mises bout à bout, a aggravé le problème. Aujourd’hui elle contribue fortement à bloquer la résolution de cette crise. La Réunion est un atout géo-stratégique incommensurable pour la France et la crise requin est une épine dans le pied.

Les réunionnais, eux, sont sacrifiés sur l’autel de cette écologie de salon…

Rokin La Kour

A lire aussi :

Je vous encourage à lire “Ile à vendre dans l’océan indien. Pas sérieux s’abstenir” – publié sur Zinfos974 – afin de vous donner une idée de ce que représentent les aires protégées, économiquement et géo-stratégiquement pour la France :



Sources :

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